Eco: Cette souveraineté qui ne profite qu’à ceux qui vident les caisses de l’état .

Éco : cette « souveraineté » qui ne profite qu’à ceux qui vident les caisses

(Par Guillaume Bangoura)

La Guinée a annoncé qu’elle n’entendait pas, dans l’immédiat, rejoindre la nouvelle monnaie commune ouest-africaine. Une décision lourde de conséquences, qui engage l’avenir économique de tous les Guinéens. Pourtant, tout porte à croire qu’elle a été prise dans la précipitation, sans véritable consultation nationale et, surtout, sans explication de fond permettant aux citoyens de mesurer les enjeux, les avantages et les risques d’un tel choix.

C’est précisément pour cette raison que je souhaite vous livrer ma lecture de cette question, sous la forme d’un plaidoyer pour que la Guinée reconsidère cette position, qui, à mes yeux, ne paraît ni opportune ni adaptée aux enjeux économiques et stratégiques auxquels notre pays est aujourd’hui confronté.

Rappelons les faits.
Le 19 juillet dernier, lors du 69ᵉ sommet des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO, la Guinée a demandé, et obtenu, d’intégrer la task force présidentielle chargée de la mise en œuvre de l’Éco, ce projet de monnaie unique sous-régionale.

Quelques jours plus tard, revirement : Conakry renonce à adopter cette monnaie dans l’immédiat.
Motif invoqué : la préférence pour la « souveraineté monétaire et économique » dont notre pays jouirait déjà.

Souveraineté.
Le mot est lâché. Il claque, il flatte, il rassure. Mais je l’affirme ici avec gravité : il ne résiste pas cinq minutes à l’examen des faits.

Une monnaie commune, c’est un partage de souveraineté, pas un abandon

Première mise au point : une monnaie commune n’est pas un abandon de souveraineté. C’est un partage de souveraineté librement consenti, entre des États qui décident ensemble de ce qu’ils ne peuvent plus faire efficacement seuls. La nuance n’est pas cosmétique. Elle est fondamentale. Elle fait toute la différence entre subir une décision et choisir de l’assumer collectivement.

Deuxième mise au point : brandir la souveraineté comme argument ultime pour enterrer un projet vieux d’un quart de siècle relève davantage de la fuite en avant que d’une véritable doctrine économique.
Depuis son lancement en 2000, tous les régimes successifs de notre pays, tous, sans exception, ont réaffirmé leur attachement au projet de monnaie unique ouest-africaine.
Il aura donc suffi d’un mot magique pour balayer vingt-cinq ans d’engagements de l’État guinéen.
Ce n’est pas sérieux. Et je pèse mes mots.

La Guinée partage déjà sa souveraineté, et depuis longtemps

Ceux qui crient « souveraineté » matin, midi et soir souffrent manifestement d’une mémoire sélective.
Permettez-moi de la leur rafraîchir.

Fin 2022, lorsqu’il a fallu fixer la durée de la transition, ce n’est pas avec les fils et filles de la Guinée que le CNRD a négocié. C’est avec la CEDEAO.
Et c’est avec la CEDEAO qu’un accord a été trouvé sur une transition « dynamique » de deux ans.
Décider de l’avenir politique de son propre pays : existe-t-il sujet plus souverain que celui-là ?
La junte n’y a pourtant vu aucun problème.

La liste ne s’arrête pas là.
Nos passeports sont des passeports CEDEAO. Notre justice (le régalien parmi les régaliens) s’inscrit dans des mécanismes communautaires. Nos réseaux énergétiques sont interconnectés avec ceux de nos voisins. La libre circulation des personnes et des marchandises engage notre sécurité collective.
Sur tous ces sujets, la souveraineté guinéenne est déjà partagée.
Et personne, au sommet de l’État, ne semble s’en émouvoir.

Mieux encore, ou pire, c’est selon le point de vue, le franc guinéen lui-même n’est pas imprimé en Guinée. Les machines d’impression fiduciaire sécurisées coûtent une fortune. Nos billets sortent donc des presses d’entreprises britanniques, françaises ou allemandes.
Voilà donc une « souveraineté monétaire » dont le symbole le plus élémentaire, le billet de banque, est fabriqué à l’étranger.
J’invite chacun à apprécier l’ironie.

Quarante ans de dégringolade : ce que vaut réellement notre « souveraineté monétaire »

Mais il y a plus accablant encore.
Cette souveraineté monétaire dont on nous rebat les oreilles, qu’a-t-elle produit depuis quarante ans ?
Les chiffres parlent. Et ils sont sans appel.
En janvier 1986, au lancement du franc guinéen actuel, il fallait environ 300 francs guinéens pour obtenir un dollar américain.
En 2000, année du lancement du projet Éco, il en fallait déjà environ 1 750.
Fin 2024, il en fallait environ 8 600.
En moins de quarante ans, notre monnaie « souveraine » a donc perdu près de 97 % de sa valeur face au dollar, et autant face à d’autres monnaies sous-régionales, soit une division de son pouvoir d’achat externe par près de trente.
Voilà le bilan.

Voilà ce que quarante ans de gestion « souveraine » ont fait du pouvoir d’achat des Guinéens, de leur épargne et du fruit de leur travail.
Chaque année, silencieusement, sans qu’aucun responsable n’ait véritablement eu à en répondre, la valeur de ce que possèdent nos compatriotes fond entre leurs mains.
C’est cette réalité que le mot « souveraineté » est parfois utilisé pour maquiller.

Ce que l’Éco pourrait apporter concrètement

Sortons donc du slogan et regardons les réalités en face. Une monnaie unique viendrait parachever l’intégration économique et financière de notre sous-région. Aujourd’hui, les échanges intra-CEDEAO restent faibles, autour de 17 %, alors qu’ils sont beaucoup plus élevés au sein de l’Union européenne.

Supprimer les coûts de change, réduire l’incertitude liée aux fluctuations monétaires, faciliter les paiements transfrontaliers et rendre les transactions plus prévisibles : autant de mécanismes susceptibles de stimuler les échanges entre les quinze pays de la CEDEAO.

Une zone monétaire de plusieurs centaines de millions d’habitants disposerait également d’un poids économique et financier supérieur à celui de chacune de ses économies nationales prises isolément.
Face à un choc économique, une banque centrale régionale pourrait bénéficier d’une profondeur de marché et de réserves plus importantes qu’une banque centrale nationale isolée.

Et si cette zone monétaire s’accompagne d’un véritable marché financier intégré, c’est aussi le financement des entreprises, de l’entrepreneuriat et des projets de la jeunesse guinéenne qui pourrait être facilité.
Des entreprises guinéennes pourraient accéder plus facilement aux marchés de la sous-région, notamment en Côte d’Ivoire, au Nigeria ou au Ghana, principaux moteurs économiques de la zone.
Cela pourrait également favoriser la diversification de notre économie et contribuer à réduire sa dépendance excessive au secteur minier.

Voilà ce que l’on nous propose de refuser à notre peuple au nom d’une souveraineté dont les résultats sont pourtant si difficiles à défendre. Encore une fois, on demande aux Guinéens de préférer une fierté mal placée à des avantages économiques concrets.

La discipline que le pouvoir refuse, et peut-être pour cause

Mais il y a plus.
Intégrer une zone monétaire commune suppose de démontrer un minimum de sérieux dans la gestion économique et financière : maîtrise de l’inflation, contrôle des déficits publics, réserves de change suffisantes, endettement maîtrisé, stabilité monétaire.

Ces critères de convergence ne sont pas décoratifs. Ils sont précisément conçus pour éviter qu’une monnaie commune ne devienne une caisse de secours permanente pour des États qui refuseraient toute discipline budgétaire.
Or, force est de constater que notre pays a rarement brillé par la rigueur, la transparence et la prévisibilité de sa gestion économique.

Et c’est peut-être là, au fond, que se trouve la véritable raison du renoncement. Ce n’est pas nécessairement la souveraineté que l’on protège. C’est peut-être l’absence de comptes à rendre.

L’indépendance de la banque centrale ?
Affirmée en théorie, elle demeure une question majeure dans la pratique.
La BCRG est placée sous la tutelle de l’État et son gouverneur est nommé par le pouvoir politique. La question de l’autonomie effective de la banque centrale est donc légitime et mérite un débat public sérieux.
Le financement monétaire des déficits publics, lui aussi, demeure un sujet particulièrement sensible dans l’histoire économique de notre pays.
Et que dire de l’instabilité politique qui rejaillit sur la gestion monétaire ?
En 2010 avec le CNDD, puis en 2021 avec le CNRD, des témoignages et accusations font état d’interventions militaires autour de la banque centrale et de sorties de liquidités.
Si ces faits sont établis, ils posent une question fondamentale : à quoi sert la souveraineté monétaire si la banque centrale peut être soumise aux impératifs du pouvoir politique ?
Voilà la vraie question.

La crise de liquidité : quand ceux qui invoquent la souveraineté peinent à gérer leur propre monnaie

Au moment même où nos dirigeants brandissent l’argument souverainiste, notre pays traverse depuis des mois, voire année, une crise de liquidité préoccupante, « crise de billets » selon le gouverneur de la banque centrale.
Nos compatriotes font la queue devant les banques pour tenter de retirer leur propre argent, avec des plafonds de retrait qui limitent leur accès aux liquidités.

Le gouverneur de la BCRG a lui-même reconnu avoir injecté d’importantes quantités de monnaie sans parvenir à résoudre durablement le problème. Il a également avancé un chiffre particulièrement révélateur : sur 100 billets injectés dans le système, seuls 6 retournent à la banque centrale. La persistance de cette situation révèle que le problème dépasse largement la simple question technique de l’approvisionnement en billets.
C’est une crise de confiance.
Quand une population préfère conserver ses économies hors du système bancaire plutôt que de faire confiance aux institutions financières, c’est tout le système monétaire qui est fragilisé. Et une crise de confiance ne se résout pas avec des slogans.

Et l’affaire des 4 tonnes d’or ?

Faut-il également rappeler l’affaire des quatre tonnes d’or de la banque centrale, gérée au plus haut niveau de l’État, dans laquelle l’ancien gouverneur a été détenu avant qu’un règlement à l’amiable ne soit évoqué ? L’or d’une banque centrale constitue un actif stratégique de la politique monétaire et de la stabilité financière. Il doit relever d’institutions et de procédures transparentes, indépendantes du pouvoir politique.

Lorsque le politique s’immisce directement dans la gestion de tels actifs, c’est précisément la crédibilité de la « souveraineté monétaire » qui est mise en cause.

Les vraies questions, car il y en a

Que l’on ne s’y trompe pas : je ne prétends pas que tout est parfait dans le projet de lancement de l’Éco. Bien au contraire. Les questions légitimes doivent être posées et debattues en interne.

La gouvernance de la future monnaie doit être clarifiée. Le Nigeria a d’ailleurs fait part de ses exigences en la matière, notamment une totale indépendance vis-à-vis de la France. Le régime de change, l’arrimage éventuel à une devise ou à un panier de devises, ainsi que les modalités de convertibilité doivent être connus.

Je regrette également le manque de transparence de la CEDEAO sur ce projet. Les documents accessibles au grand public restent insuffisants et le calendrier détaillé de mise en œuvre mérite d’être davantage explicité. Peut-être même que ce calendrier de lancement est-il trop optimiste, dans la mesure où, à une année seulement de cette date butoir, aucun pays ne respecte tous les critères de convergence. La Commission de la CEDEAO devra faire mieux, beaucoup mieux, si elle veut obtenir l’adhésion des peuples.

Les critiques de l’Éco lui transposent également, souvent sans nuance, les défauts historiques du franc CFA.
Il faut pourtant rappeler que la réforme de 2019 de cette monnaie a notamment mis fin à l’obligation de centraliser auprès du Trésor français 50 % des réserves de change des pays de l’UEMOA et à la présence de représentants français dans les organes de gouvernance de la BCEAO. La France a toutefois conservé son rôle de garant de la convertibilité du franc CFA. Il s’agit donc de couper les derniers liens qui subsistent avant le lancement de l’Éco et d’adapter cette monnaie aux nécessités des économies émergentes et en voie de développement qui composent cette zone monétaire.

Les divergences économiques entre les quinze pays de la CEDEAO sont, elles aussi, bien réelles. Mais c’est précisément pour cette raison que les critères de convergence existent : ils doivent permettre de rapprocher progressivement les performances économiques et financières des pays participants.

L’écrasante domination de l’économie nigériane, qui représente une part considérable de la richesse produite dans la sous-région, constitue également une réalité à prendre au sérieux. Elle peut devenir un moteur pour la zone. Mais elle peut aussi exposer les économies moins industrialisées à une concurrence accrue, notamment si celles-ci ne disposent pas de politiques industrielles et commerciales cohérentes.

Quant aux trois pays de l’AES, ils constituent une incertitude supplémentaire. Toujours membres de la zone CFA, ils ont annoncé leur intention de créer leur propre monnaie, sans que l’on sache encore s’ils iront réellement au bout de ce projet ou s’ils finiront par rejoindre, sous une forme ou une autre, la dynamique de l’Éco.
Je reste convaincu que la Guinée, par sa position géographique et son histoire, peut jouer un rôle de pont dans ce rapprochement.
Encore faut-il être à la table.

2027 : le train va sans doute partir, avec ou sans nous

Pour mémoire, le lancement de la nouvelle monnaie est annoncé pour 2027. Et la CEDEAO a désormais changé de méthode. Il ne s’agit plus nécessairement d’attendre que les quinze pays soient simultanément prêts. Les pays qui respecteront les critères de convergence et qui seront volontaires pourront adopter l’Éco dans un premier temps. Les autres pourront rejoindre le processus progressivement, en fonction de leurs performances et de leur volonté politique.

Le train est donc en marche. La question n’est plus seulement de savoir s’il partira. La question est de savoir qui sera à bord. Et je refuse que la Guinée reste sur le quai par simple posture politique.

En définitive
Cette histoire de « souveraineté monétaire », il faut avoir le courage de la nommer pour ce qu’elle risque de devenir lorsqu’elle n’est accompagnée ni de discipline, ni de transparence, ni de responsabilité. Une souveraineté qui permet au pouvoir de contrôler la monnaie sans contrôle institutionnel efficace, de financer ses déficits sans transparence, de gérer les réserves stratégiques à sa guise et d’échapper aux critères de convergence n’est pas une souveraineté au service du peuple. C’est une souveraineté au service du pouvoir.

Le peuple de Guinée, lui, en paie déjà le prix : dépréciation du franc guinéen, perte de pouvoir d’achat, inflation, crise de liquidité, plafonds de retrait, défiance à l’égard du système bancaire. La souveraineté qu’on lui vante n’est pas la sienne.
C’est celle du camion garé devant la banque centrale.

Voilà pourquoi je demande solennellement à ceux qui ont pris la décision de renoncer au processus de reconsidérer leur position. Que la Guinée continue de participer à la task force de l’Éco. Qu’elle engage sérieusement le processus de convergence. Qu’elle négocie ses intérêts et qu’elle fasse part de ses exigences et de ses positions pour renforcer ce projet de l’intérieur.
Qu’elle exige de la CEDEAO davantage de transparence et de garanties. Mais qu’elle ne tourne pas le dos à la table.

Car participer à une monnaie commune ne signifie pas renoncer à notre souveraineté. Cela signifie choisir de partager une partie de cette souveraineté pour mieux défendre nos intérêts dans un monde où les petits États isolés pèsent de moins en moins.

Notre objectif ne doit pas être de préserver une souveraineté abstraite, brandie comme un slogan.
Il doit être de construire une souveraineté utile aux Guinéennes et aux Guinéens.
Il est encore temps.
Le train n’est pas encore parti sans nous. Mais il serait irresponsable de continuer à courir sur le quai en criant « souveraineté » au lieu de monter à bord.

Guillaume Bangoura
Coordinateur provisoire, Espoir et Actions pour la Guinée (EAG)
Une Guinée juste, unie et ambitieuse.

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