Guinée : Pourquoi la survie quotidienne condamne le citoyen guinéen à supporter l’insupportable

Pourquoi la survie quotidienne condamne le citoyen guinéen à supporter l’insupportable

(Par Aliou Barry)

Je viens tout juste d’effectuer un trajet en taxi de Conakry à Dalaba à l’occasion de la fête de la Tabaski. Les heures interminables passées sur la route, à observer les visages fatigués, les pannes logistiques, les tracasseries et le dénuement des localités traversées, m’ont poussé à poser cette réflexion sur le papier. Ce voyage a agi comme le révélateur d’un choc plus global : celui que je ressens chaque jour depuis mon retour en Guinée après de longues années d’exil. Pour l’observateur, le chercheur et le citoyen que je suis, le séjour en Guinée s’est toujours doublé d’un constat implacable et douloureux. Ce qui me frappe au quotidien, c’est le spectacle d’un peuple otage de l’immédiat, condamné à l’épuisement pour obtenir des services fondamentaux qui devraient être de simples acquis.

Depuis notre accession à l’indépendance, une question lancinante traverse l’esprit de ceux qui observent notre trajectoire politique : comment un peuple si régulièrement déçu, si durement éprouvé par l’arbitraire et les crises, peut-il faire preuve d’une telle passivité face à l’inacceptable ? La réponse ne réside pas dans une prétendue fatalité culturelle, encore moins dans un manque de courage politique. Elle réside dans une réalité matérielle et psychologique beaucoup plus destructrice : l’aliénation par l’urgence de la survie quotidienne.

En Guinée, le manque chronique et structurel des infrastructures les plus élémentaires, l’eau potable, l’électricité, les transports urbains et interurbains décents, l’accès aux soins de santé de base, ne relève plus seulement d’un retard économique. C’est un mécanisme d’asservissement invisible. Cette précarité organisée ou subie sature intégralement le temps et l’esprit de nos concitoyens, les privant de l’espace mental et de la sérénité nécessaires à la réflexion critique, à l’indignation et à la carte de la contestation constructive.

Pour le Guinéen moyen, chaque lever de soleil donne le coup d’envoi d’un parcours du combattant. Trouver de quoi alimenter sa famille, chercher de l’eau potable, ou subir des coupures d’électricité qui durent parfois des jours entiers, plongeant les foyers et les commerces dans une obscurité et une paralysie totales. Il faut sans cesse anticiper, s’adapter, tenter de préserver le peu que l’on possède sans énergie stable, passer des heures interminables dans des transports chaotiques pour rejoindre un travail sous-payé, ou trembler à l’idée qu’un enfant tombe malade dans un système de santé défaillant. Voilà ce qui compose la trame exclusive de l’existence.

La pyramide des besoins des individus est implacable : tant que les nécessités physiologiques et de sécurité de base ne sont pas assurées, l’esprit humain demeure prisonnier du présent immédiat. Quand chaque minute de la journée est mobilisée pour résoudre l’équation de la survie pure, le temps de la réflexion politique devient un luxe inaccessible. Happé par le quotidien, le citoyen n’a plus le loisir de penser son sort. Cette charge mentale permanente produit un effet politique redoutable : elle anesthésie la capacité de mobilisation et d’indignation collective.

Face à des gouvernances défaillantes ou à des dérives autoritaires, le peuple n’accepte pas l’inacceptable par adhésion ou par lâcheté, mais par épuisement biologique et psychologique. La survie immédiate prime nécessairement sur l’exigence démocratique.

L’absence de services publics de base fonctionne ainsi, consciemment ou non, comme un puissant outil de contrôle social. Un peuple que l’on maintient dans la quête perpétuelle de son pain, de son eau et de ses quelques heures de courant est un peuple trop fatigué pour exiger des comptes, trop fragmenté par l’urgence individuelle pour s’organiser collectivement. L’obligation de finir la journée occulte la nécessité de penser le changement à long terme. C’est ainsi que des situations objectivement révoltantes finissent par être intériorisées comme des fatalités.

Ce constat du terrain, réactivé à chacun de mes voyages à l’intérieur du pays, renforce une conviction profonde : nous ne pourrons pas faire l’économie d’une prise de conscience sur ce piège structurel. Le combat pour la liberté, la transparence et la démocratie en Guinée est strictement indissociable de la lutte pour la dignité matérielle et l’accès universel aux services de base.
Tant que l’eau, l’électricité et les soins médicaux seront traités comme des privilèges octroyés ou des promesses de campagne éternellement recyclées, la citoyenneté restera confinée dans les marges de la survie. Nous devons transformer notre formidable résilience en une exigence politique inflexible, et refuser catégoriquement que l’urgence de survivre continue de confisquer notre droit fondamental de penser, de juger et de choisir notre avenir.

Aliou Barry

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