Guinée : Quand la courtisanerie se substitue à la classe politique

Le remaniement du 27 juillet et l’installation de la nouvelle Assemblée procèdent d’une même logique : autour de Mamadi Doumbouya, il ne reste plus d’institutions qui contrôlent, ni d’hommes ou de femmes politiques pour peser, seulement des courtisans qui applaudissent. Décryptage.

Je reprends à mon compte une formule de Maître Titi Sidibé, parce qu’elle dit tout : la classe politique guinéenne n’a pas seulement été réduite au silence, elle a été remplacée. À sa place s’est installée une cour : une classe de courtisans agglutinés autour de Mamadi Doumbouya, devenu à lui seul le substitut de toute vie politique en Guinée. Le remaniement ministériel du 27 juillet 2026 en est la preuve la plus éclatante.

Regardez le premier signal : le départ d’ Alpha Bacar Barry, muté de l’Éducation nationale à l’Élevage. Certains y voient une sanction. J’y vois un recasage. Ce ministre s’était retrouvé sous le feu des projecteurs après le décès d’un jeune élève condamné à de la prison ferme pour une simple fraude au bac ; on l’en éloigne, on le met à l’abri. Manière, pour notre “Didi Forê”, de faire savoir aux siens qu’il ne les lâche jamais.

Le reste s’inscrit dans le droit fil de ce que le pays subit depuis que ce pouvoir s’emploie à blanchir son coup d’État : des scrutins maquillés en consultations populaires, des milliards d’argent public engloutis pour donner l’illusion qu’on demandait leur avis aux Guinéens. Et au bout du compte ? La reconduction des dirigeants de la transition, à quelques retouches près. Le Premier ministre Amadou Oury Bah reste en place, comme la plupart de ses ministres. La seule vraie nouveauté, c’est l’arrivée de Bintou Keïta, venue des Nations unies, à l’Éducation. Tout le reste n’est qu’un jeu de chaises musicales.

Le message est limpide : la transition ne finit pas, elle se prolonge. Et la règle qui préside désormais à la distribution des postes n’a plus rien de politique, elle est purement courtisane. Chacun tient sa place de la faveur d’un seul homme. Un seul. Mamadi Doumbouya.

Deux nominations qui disent tout

Deux portefeuilles suffisent à résumer l’esprit du régime.
À l’Administration du territoire et de la Décentralisation, la promotion de Djenabou Touré, celle que j’appelle affectueusement “Madame Fraude électorale”, a valeur de manifeste. Voyez le contraste, il est obscène : on récompense d’un ministère une figure identifiée à l’ingénierie des fraudes électorales du régime, au moment précis où l’on jetait des adolescents en prison pour de simples fraudes aux examens, au point qu’un enfant en est mort.

On a longtemps sous-estimé le rôle de cette dame dans ce nouveau paysage politique ; rappelons-le. Avant la DGE, elle dirigeait dans ce même ministère le service en charge des partis politiques. Ces prétendus audits qui ont abouti à la dissolution de dizaines de formations politiques, et à la mise sous séquestre de leurs biens, portent sa signature. Sa nomination n’est pas une surprise : c’est le couronnement d’un travail de démantèlement méthodique de l’opposition d’une part et de légitimation du régime issu du blanchiment du coup d’État d’autre part.

Le second poste est celui de la Défense, vacant depuis le départ d’Aboubacar Sidiki Camara, dit “Idi Amine”. Doumbouya en confie la charge, comme ministre délégué, au Général Ibrahima Kalil Condé, autrement dit, il se réserve ce portefeuille en personne. Et cela en dit long. Après cinq ans passés à faire régner la peur sur la Guinée, cet homme a peur à son tour : peur des humeurs de la troupe, peur qu’une figure rivale n’émerge dans l’armée. Il veut donc garder l’œil dessus, directement. La preuve, s’il en fallait une, que derrière toute la façade institutionnelle, un seul ressort commande vraiment ce pays : la force brute.

L’Assemblée du “FC Parjure”, laboratoire de la recomposition

Mais c’est au Parlement que la recomposition se lit le plus crûment. Tous ceux qui y siègent doivent leur siège à un même arbitre. Ceux qui ont courbé l’échine ont été servis ; ceux qui ont osé protester ont été balayés.
Prenez les neuf candidats à la dernière sélection présidentielle. La plupart ont trouvé à se recaser : vice-présidences, présidences de commission, direction de groupe. Deux exceptions, et elles sont éloquentes. Yéro Baldé du Frondeg, pour s’être retiré du processus puis avoir contesté les sélections des candidats devant la justice, n’a même pas pu entrer à l’assemblée, lui à qui l’on promettait hier encore le statut de chef de file de l’opposition. Dr Faya Millimouno du Bloc libéral, critique lui aussi, est bien devenu député, le seul de son parti, mais relégué à une vice-présidence de groupe : un rôle de figurant.

L’arithmétique achève de trahir la mécanique. Sur 147 sièges, une vingtaine à peine reviennent à des partis non alliés au pouvoir, pas même des opposants, de simples non-alignés. Or, le seuil pour constituer un groupe parlementaire ayant été fixé à quinze députés, ces non-alliés ne pouvaient en former qu’un. Un seul. Alors, pour sauver les apparences d’un pluralisme, on a prié des élus de la coalition présidentielle GMD d’aller grossir leurs rangs.

La bataille du perchoir a dit la même chose : trois personnalités, Hadja Makalé Camara, Dr Makalé Traoré et Mory Kaba, avaient publiquement affiché leurs ambitions ; aucune n’a pu déposer sa candidature. Les deux premières ont reçu des vice-présidences en guise de lot de consolation et le troisième celui de deuxième secrétaire parlementaire. On ne se présente pas, dans la République du courtisan. On attend qu’on vous serve. Plus personne n’y fait de la politique. Mais on se contente de servir de faire valoir.

Dans ce contexte, deux classes de responsables politiques existent désormais dans le paysage guinéen : les courtisans d’un côté, les politiques de l’autre.

Ce que révèle cette architecture, c’est la mort de tout contrepoids au sein des institutions du FC PARJURE. Cette Assemblée ne contrôlera rien ; elle validera. Comme l’a fait le Conseil national de la transition (CNT), dont elle prolonge l’esprit jusque dans la reconduction de nombreux anciens conseillers, ces mêmes conseillers partis avec des primes de sortie de 500 millions de francs guinéens chacun, révélées seulement parce que des tensions internes ont fini par les mettre au jour. Combien d’autres rétributions, elles, ne verront jamais la lumière ?

Mais cette mise au pas a un mérite, involontaire : elle clarifie la lecture. Il existe désormais en Guinée deux classes liées à la politique. D’un côté, la classe des courtisans : ceux qui peuplent le gouvernement et l’Assemblée, et demain le Sénat, dont les membres seront eux aussi désignés en réalité. De l’autre, la classe politique, peuplée de nouvelles formations ou héritière des grandes formations dissoutes, UFDG, RPG, UFR, MoDeL d’Aliou Bah, dans lesquelles une part immense des Guinéens continue de se reconnaître.

À l’exception d’Aliou Bah, emprisonné plutôt que dissous, cette classe se trouve aujourd’hui hors des frontières.
Et à ceux qui verraient dans cet exil une défaite, je réponds : l’histoire dit le contraire. De Gaulle a lancé son appel du 18 juin depuis Londres. L’ayatollah Khomeini a préparé la révolution iranienne depuis Paris. L’actuel président ivoirien, Alassane Ouattara a connu l’exil avant de gouverner. Pareil pour Alpha Condé. Que ceux qui portent les aspirations d’une nation se retrouvent un temps loin de leur terre n’a jamais signé la fin d’une cause. C’est une épreuve, et l’histoire enseigne qu’on la surmonte.

D’autant que nous devons toujours garder à l’esprit le fait central qui a conduit à cette recomposition, celui qu’aucun décret ne pourra jamais recouvrir. Lié par un engagement d’honneur, inscrit noir sur blanc dans la Charte de la transition, à ne pas se présenter à l’issue de celle-ci, le président de la transition a fait tailler une Constitution sur mesure pour le contourner, après avoir écarté les figures capables de lui faire de l’ombre et trié lui-même les candidatures autorisées. Un processus verrouillé de bout en bout, dont les scores fleuves ne sont que la conclusion écrite d’avance. Appelez cela une élection si le cœur vous en dit, moi je préfère le terme de sélection. Le pays, lui, retiendra ceci : une transition militaire s’est muée en régime, et une classe politique tout entière a cédé la place à une cour.

C’est cette lecture que nous portons chez Espoir et Action pour la Guinée. C’est contre cette cour et son maître que nous nous engageons à combattre jusqu’à l’avènement d’une véritable démocratie dans notre pays.

Guillaume Bangoura
Coordinateur provisoire Espoir et Actions pour la Guinée.

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